La distorsión obligada
«L'influence qu'un écrivain exerce sur son temps et sur la postérité vient de ce qu'on croit qu'il est plus que de ce qu'il est réellement. Cela est vrai aussi des systèmes philosophiques ou politiques, que peu de gens approfondissent et que la masse du public,–contemporain ou postérieur–, réduit le plus souvent à quelques formules simples, parfois à quelques mots frappants, authentiques ou non. Mais ces formules ou ces mots on un pouvoir extrêmement agissant sur la psychologie des peuples ou des foules. Voilà pourquoi, pour étudier un auteur, il faut tenir le plus grand compte de l'idée que s'en sont fait ceux qui l'ont lu, commenté, critiqué, pris pour guide, car ce sont ces impressions et représentations collectives qui créent le complexe des forces intellectuelles reconnu pour être telle ouvre ou telle doctrine. Et par là, l'histoire et la critique littéraires confinent à la psychologie sociale et à la sociologie proprement dite.
»Il est cependant hautement désirable et même indispensable qu'on dépiste les légendes, qu'on en montre la formation et le cheminement, et qu'on les dissipe. On ne peut le faire qu'en étudiant les réalités mêmes, c'est-à-dire en relisant les auteurs, en remontant aux sources de leur biographie et à l'expression originale de leur pensée, en substituant l'histoire et la réalité véritable à la légende et aux illusions créatrices de l'esprit public».